Interview

Extrait de l’interview parue dans le magazine Biocontact n° 179 d’avril 2008.

 

Jean-Pierre Camo, vous venez de faire paraître aux éditions Alphée votre premier roman consacré aux Vikings et intitulé La Saga du Vinland. Expliquez-nous l’intérêt d’un homme du Sud pour ces peuplades du Nord. En quoi vous touchent-ils ?

Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans votre question : tout simplement parce que les contraires s’attirent ! En tant que catalan, le Nord mystérieux m’a toujours fasciné. Pour moi, ce Nord fantasmé symbolise la pureté de la Nature originelle, un rapport exigeant et direct avec les éléments naturels. Ces Vikings qui ont vécu - j’ai presque envie de dire survécu - il y a un millénaire dans ces confins septentrionaux de l’Europe suscitent mon admiration.

 

Admiration ? Mais n’étaient-ils pas un peuple violent ?

Violents, certes, ils l’étaient à l’occasion. Mais c’était une autre époque qu’il faut bien se garder de juger avec nos grilles de lecture modernes. En fait, nous avons de ces peuples du Nord une vision déformée, issue des témoignages des moines terrifiés qui ont réussi à fuir ces pillards de la mer, avides de richesses et de terres. Mais ils n’étaient pas plus violents que les autres peuples qui composaient la remuante mosaïque européenne.

 

L’épopée que vous racontez se situe autour de l’an mil, et nous entraîne à sa suite des terres septentrionales de l’Europe aux terres vierges du Groenland et de l’Amérique du Nord.

On a toujours raconté aux écoliers que c’était Christophe Colomb qui avait découvert l’Amérique. C’est faux ! Ce sont les Vikings. Avec ce roman, j’ai voulu rétablir la vérité et en quelque sorte les réhabiliter.

 

Avez-vous fait là œuvre d’historien et quelles sont vos principales sources ?

Historien, n’exagérons rien. Je me suis longuement documenté, avec autant de rigueur que possible, mais je me suis aussi permis d’user de la liberté propre aux romanciers. Le projet est né en 2001, quand j’ai commencé à collecter des informations et à voyager en Europe du Nord. J’ai noirci ma première page en 2004 et écrit le mot « fin » en 2006. Depuis cette date, j’ai inlassablement relu et amendé mon texte que, finalement, j’avais trouvé trop long.
Pour étudier les Vikings, il existe deux sources principales et complémentaires : les textes anciens (XIIe et XIIIe siècles) et l’archéologie.
Les premiers clercs islandais ont rédigé de merveilleux textes relatant l’histoire des familles qui habitaient ce rude pays : ce sont les fameuses sagas. Pensez qu’elles détaillent des généalogies entières de gens qui vivaient il y a mille ans sur une île glacée. Aussi fournis et passionnants soient-ils, ces textes ne sont pas des modèles de rigueur historique. Ils sont souvent empreints des superstitions propres au Moyen Age et fortement teintés de prosélytisme chrétien. De plus, ils se contredisent souvent. Et, hélas, ils nous renseignent peu sur le mode de vie des Vikings.
C’est là que l’archéologie devient intéressante. La terre a précieusement gardé en son sein les objets usités à cette époque : ustensiles de cuisine et de couture, pièces de monnaie, armes, bijoux… Elle nous révèle aussi le régime alimentaire et le type d’habitat.

 

Nous découvrons avec vos personnages ce peuple de la mer et son sens inné de l’aventure. Ils n’avaient peur de rien, ces Vikings..., sauf peut-être de Thor ?

Peur de rien, ce n’est pas sûr car ils n’engageaient pas de combat s’ils ne s’étaient pas assuré des arrières. Rappelons qu’ils étaient peu nombreux et qu’ils devaient minimiser les risques. Dans leurs contrées froides et isolées, la peur n’était sûrement pas une bonne alliée pour survivre : ils s’étaient donc endurcis par la force des choses. Par contre, ils craignaient et invoquaient leurs dieux qui régissaient la Nature et leur vie. Leur dieu favori était Thor, associé comme Jupiter au jeudi et au tonnerre. Ce dieu, doté d’une force colossale, était aussi le dieu des marins. Protection.

 

Vous nous faites partager la vie rude de ces familles intrépides abordant des rives parfois inhospitalières. Auriez-vous aimé vivre à cette époque, être un des leurs et pourquoi ?

Découvrir une nouvelle terre a toujours été un rêve pour moi. Oui, j’aurais aimé être à bord du knör (un lourd bateau à voile carrée) de Leif, le fils du célèbre Erik le Rouge, et deviner derrière l’horizon brumeux une côte inconnue. J’aurais aimé porter à la bouche ces grains de raisin sauvage qui ont donné leur nom au pays : le Vinland (Terre-des-Vignes). Et surtout j’aurais aimé être parmi les premiers Européens à rencontrer des Amérindiens. Un vrai choc des civilisations !

 

Existe-t-il des preuves archéologiques de la découverte de l’Amérique par Leif, fils d’Erik le Rouge, de ce Vinland, cette terre où pousse la vigne sauvage ?

Oui. Et cela grâce à la ténacité d’un couple d’archéologues norvégiens, Helge et Anne Stine Ingstad, qui ont découvert dans les années 60, après avoir passé au peigne fin la côte est de l’Amérique du Nord, les restes de maisons typiquement vikings à Terre-Neuve, au Canada. C’est le seul témoignage archéologique authentifié de la présence viking en Amérique, et ce malgré les innombrables canulars ou fausses pistes qui ont longtemps égaré les esprits des deux côtés de l’Atlantique.

 

Quelle est la place des femmes dans cette aventure somme toute assez virile ?

Il faut savoir que la situation de la femme viking était relativement enviable par rapport à celle des autres régions d’Europe. Elle avait le droit de divorcer (une rareté pour l’époque) et était véritablement la « maîtresse de maison ». En effet, elle avait le privilège de porter sur elle la clé du coffre qui contenait les biens les plus précieux de la famille. Et c’est à elle que revenait la lourde responsabilité de « tenir » la ferme quand son mari partait en expédition guerrière (ou commerciale) durant l’été.

 

Jean-Pierre, je vous laisse le mot de la fin, quelle question aimeriez-vous que l’on vous pose à propos de votre ouvrage ?

De savoir s’il s’agit d’un essai historique ou d’une fiction. En fait, La Saga du Vinland se situe entre les deux.
De l’essai historique, elle garde la rigueur et la fidélité aux sagas. Les personnages principaux sont réels, les dates, reconstituées, sont plausibles, les lieux visités sont compatibles avec les descriptions données. J’ai inclus une quinzaine de cartes pour suivre leur périple à travers l’Atlantique et, en fin d’ouvrage, une série de questions-réponses ainsi qu’une bibliographie choisie pour les passionné(e)s d’histoire.
Mais s’en tenir uniquement aux sagas aurait donné un récit aride et incomplet. C’est pourquoi j’ai fait appel à la fiction pour redonner du liant, de l’émotion et des images. Mais sans jamais trahir les textes originaux.
La fin du roman, que je ne dévoilerai pas, est plus fictionnelle, bien que basée sur des passages énigmatiques des sagas et que j’ai réinterprétés (et développés) à ma façon. Elle apporte de nouvelles pistes de recherche aux historiens passionnés par la découverte de l’Amérique. Car l’Histoire n’est jamais définitive…
Disons plutôt que c’est un docu-fiction qui plonge le lecteur dans un autre univers, celui d’une célèbre famille viking qui a repoussé vers l’ouest les limites du monde connu de leur époque.

 

Propos recueillis par Evelyne Keller.


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